Vienne avant la nuit

Arte
26/04/18 ~ 02:35 - 03:50

Robert Bober relate la vie de son arrière-grand-père, Wolf Leib Frankel, ferblantier de son état, qui quitta en 1904 sa Galicie natale, alors autrichienne, pour aller s'installer dans la capitale d'Europe centrale où il mourut en 1929. Il fut le contemporain de Stefan Zweig, de Gustav Mahler ou de Sigmund Freud dans une Vienne moderne et cosmopolite. La montée en puissance du national-socialisme mettra fin à cette capitale culturelle... Critique : « Si tu as des soucis, va au café », professe l’écrivain Peter Altenberg (1859-1919) dans ses Esquisses viennoises. A l’entrée de cette institution de la capitale autrichienne qu’est le Café Central, son effigie invite le passant à venir prendre une boisson chaude en feuilletant le journal, comme le firent Hugo von Hofmannsthal, Sigmund Freud ou Adolf Hitler. Robert Bober y situe l’une des scènes décisives de son documentaire, qui nous mène sur les traces d’un arrière-grand-père né en 1853 dans un shtetl de Pologne, refoulé d’Ellis Island à l’aube du XXe siècle et qui, de retour en Europe, aura vécu à Vienne jusqu’en 1929. A travers son histoire et au-delà de celle-ci, c’est la montée de l’antisémitisme qu’il évoque, citant Stefan Zweig et Joseph Roth comme Max Ophuls et Thomas Bernhard. Sa montée, son triomphe et l’amnésie forcenée du peuple autrichien, qui forma 8 % de la population du Reich mais qui fournit aux camps d’extermination 40 % de leur personnel. Une amnésie profonde, que Robert Bober met en évidence dans cette scène de café où les journaux ont été remplacés par des fac-similés de quotidiens publiés au moment de l’Anschluss. Passant d’un visage à l’autre, sa caméra cherche sur les visages des lecteurs attablés l’ébauche d’une émotion. L’espère vainement, se heurte à des masques d’indifférence, puis l’entrevoit dans les traits d’un couple d’amoureux qui lui rappelle Kafka et Milena. Et nous inspire alors une émotion profonde, empreinte de cette magie du cinéma qui marque la mémoire.