Une pure formalité

Arte
12/10/20 ~ 21:30 - 23:20

La police recueille un homme hagard qui errait dans la campagne déserte, après qu'un coup de feu a déchiré la nuit. L'individu prétend n'être autre qu'Onoff, un écrivain célèbre, depuis longtemps reclus dans son silence. Le commissaire qui conduit l'interrogatoire se trouve être un admirateur passionné de l'oeuvre d'Onoff. Aussi ne peut-il accorder foi aux propos incohérents du prisonnier, pas plus du reste qu'il ne veut le lâcher avant d'en avoir le coeur net. Commence alors un long interrogatoire qui, progressivement, met à nu la personnalité, les échecs et les trahisons d'Onoff... - Critique : Giuseppe Tornatore n'a jamais été un vrai metteur en scène, mais c'est un vrai conteur. Le charme de Cinéma Paradiso et d'Ils vont tous bien tenait précisément à la simplicité de la forme et à la modestie du propos. Hélas, de méchantes langues ont dû démontrer au pauvre Giuseppe que simplicité et modestie = médiocrité. Et le voilà qui se lance dans une entreprise prétentieuse et préfabriquée où le meilleur des conteurs laisse la place au pire des metteurs en scène. Ça commence par un coup de feu, la nuit, dans la forêt. On voit en gros plan le canon de l'arme, mais on ne voit pas la cible. Puis on entend le bruit d'une course : sous une pluie diluvienne, un type fuit. Assassin ? Ou victime manquée ? Arrêté par des flics bizarres, qui ressemblent à des miliciens, le type (Gérard Depardieu) est amené dans un commissariat délabré. Le toit est percé, et le sol jonché de cuvettes et de seaux pour recueillir l'eau. Si vous n'avez pas encore compris qu'il y a quelque chose de bizarre dans cette histoire, ce n'est pas la faute du scénariste... Arrive enfin celui qu'on attendait : la deuxième vedette prévue à l'affiche. C'est Roman Polanski, qui joue les commissaires de police. Commence alors une partie de bras de fer entre le suspect qui prétend être un écrivain célèbre et le commissaire qui lui récite des pages entières de ses bouquins, mais entend bien lui faire avouer un meurtre. Au départ, donc, Tornatore a une idée de scénario qui ressemble à une mauvaise pièce de théâtre. Mais une mauvaise pièce à la mode d'autrefois, quand chaque écrivaillon se prenait pour Sartre. Cette idée ­ qu'on ne peut dévoiler puisque c'est le ressort du suspense ­, il la développe et la nourrit par d'autres idées toutes aussi mauvaises, de mise en scène celles-là. Le récit est coupé de flashes si rapides qu'on entrevoit à peine ce qu'ils représentent : morceaux du passé qui devraient éclairer le présent. On se lasse vite de ces effets qui fatiguent l'oeil sans titiller l'esprit. De temps à autre, sans doute pour agrémenter le huis clos, la caméra s'offre quelques plongées inutiles. Sinon pour souligner que tout a été tourné en studio. Et le malaise grandit. Non pas celui espéré par l'auteur, mais un autre, né d'un sentiment de « fabrication ». Tout sonne faux. Et comment en serait-il autrement ? Au lieu de nous sentir portés par un souffle, nous restons là, en rade, à regarder comment le film est fait. Eh bien, il est fait de l'addition d'un certain nombre d'éléments. Comme au bon vieux temps du « cinéma de qualité », Giuseppe Tornatore a « monté » son affaire en réunissant ce qui lui semblait le maximum d'atouts. Deux vedettes que tout oppose : Depardieu et Polanski. Le gros et le maigre (c'est le titre d'un des premiers courts métrages de Polanski), le terrien et le ludion, le colérique et le chafouin. Un musicien célèbre : Ennio Morricone, dont la musique est toujours aussi envahissante et redondante par rapport à l'action. Et puis, enfin, surtout, un grand écrivain. Non, je ne parle pas du personnage incarné par Depardieu, mais d'un vrai grand écrivain : Pascal Quignard. Depuis Tous les matins du monde, d'Alain Corneau, le voilà lancé dans le cinéma. Mais on peut avoir écrit quelques chefs-d'oeuvre ­ dont Les Tablettes de buis d'Apronina Avitia et Le Salon de Wurtemberg ­ et ne pas être, ici, l'homme de la situation. Oh, il est superbe, ce dialogue, et sans doute sera-t-il bientôt en librairie. Mais il est là comme une pièce rapportée. Tout le film, d'ailleurs, semble fait de pièces rapportées. A la différence d'un cinéma qui nous entraîne, d'un seul élan, dans une aventure vivante ­ comme Nanni Moretti le fait, cette semaine, avec Journal intime ­, ce film artificiel nous laisse, mornes, devant un spectacle figé - Claude-Marie Trémois