On nous appelait Beurettes

France 2
05/03/19 ~ 23:05 - 00:00

Portrait de la première génération de femmes d'origine maghrébine nées en France après la guerre d'Algérie. A travers les témoignages de Mina, d'Aourdia, de Dalila, qui ont toutes grandi dans le quartier de l'Amitié à Bobigny au début des années 70, et celui de la réalisatrice et narratrice elle-même, le film retrace l'histoire méconnue de ces femmes qui ont été les premières à affronter la question de la double identité, et, comme femmes, à trouver les chemins de leur émancipation entre les traditions familiales et les préjugés de la société d'accueil. Critique : Bouchera, 10 ans, joue avec ses copines. Cette fille d’immigrés marocains est une « Beurette ». « C’est comme ça qu’on appelait les filles arabes dans les années 1980, explique la réalisatrice-narratrice. J’ai l’air d’une enfant comme les autres, et pourtant j’ai grandi sans savoir qui j’étais, écartelée entre deux mondes, deux cultures, deux histoires. » Tout démarre pour elle à la cité de l’Amitié, à Bobigny, où elle grandit dans une diversité d’origines et de milieux, autour de valeurs communes. Mais cet idéal du vivre-ensemble va se fracturer avec la crise économique des années 1970. Pour Bouchera et ses amies, l’adolescence rime soudain avec problèmes : certaines sont contraintes d’arrêter leurs études ou d’opter pour des filières professionnelles. La surveillance parentale va conduire à « des drames dans de nombreuses familles » (fugues, mariages forcés, drogue…). Revisiter l’histoire de l’immigration à travers les parcours de femmes, la réalisatrice avait amorcé cette démarche dans le formidable Nos mères, nos daronnes. Elle s’attache ici à décrypter le combat des filles de la génération suivante, par des vidéos personnelles et des interviews de ses amies Ouardija, Dalila, Mina… Toutes ont souffert de cet impossible positionnement entre la France et le Maghreb. Le film déploie aussi un volet politique, révélant les effets négatifs de la régularisation massive de sans-papiers dès 1981 (qui provoquera l’explosion des demandes en mariage, pour le malheur de nombreuses « Beurettes »). En concluant par un message à sa fille de 13 ans, Bouchera Azzouz passe le flambeau des luttes aux descendantes des « daronnes ». Une transmission qui passe, encore et toujours, par la parole. — Emmanuelle Skyvington