Libye

Arte
Anatomie d'un crime
23/10/18 ~ 22:45 - 00:00

Depuis trente ans, un crime, silencieux mais redoutable, ne cesse de croître : le viol comme arme de guerre. En Bosnie, au Rwanda, en RDC, en Syrie, femmes et enfants en sont les premières victimes. Mais en Libye, le viol frapperait surtout les hommes. Personne n'a encore réussi à prouver ni à juger ce crime. Mais pour la toute première fois, des victimes prennent la parole, brisant l'un des pires tabous du monde arabo-musulman. Elles racontent les prisons clandestines, la violence, les humiliations et les tortures commises par les milices armées dans un pays plongé dans le chaos depuis la chute de Kadhafi. Critique : « Quand ils te tombent dessus, tu vois toutes les couleurs de la torture. Ils t’écrasent pour que jamais plus tu ne relèves la tête. Ils prenaient un balai, ils le fixaient au mur et il fallait que tu te l’enfonces. Imagine à quel point tu te sens anéanti. » La voix blanche mais déterminée, Ahmed raconte cinq ans de détention, de sévices et de viols. Rare porte-voix de ce qui reste encore un tabou : le viol systématique, parfois systémique, utilisé comme arme de guerre en Libye. Celui des femmes, des enfants mais aussi massivement des hommes. Enclenchée par les supplétifs de Kadhafi, dès avant le printemps arabe de 2011 pour mater toute opposition, la monstrueuse pratique s’est étendue aux milices de tous bords, dans un pays plongé dans le chaos. Initiant un cycle sans fin où chaque camp se venge à son tour des humiliations subies par l’un de ses membres. Outil de nettoyage ethnique, le viol se révèle aussi arme politique tant ses victimes, « souillées », se terrent dans le silence. Tétanisées par un éventuel bannissement social, persuadées de l’impunité dont jouissent les bourreaux faute de poursuites judiciaires. C’est à ce crime invisible et indicible, cette omerta, que deux militants libyens exilés à Tunis ont décidé de s’attaquer. Documentant inlassablement, malgré les périls, les exactions commises dans leur pays. Aidés par Céline Bardet, juriste qui a participé à la condamnation des criminels de guerre des Balkans, ils recueillent pas à pas les témoignages circonstanciés en vue d’une procédure devant la Cour pénale internationale. Adossé à l’enquête qu’elle avait publiée dans Le Monde en novembre 2017, le documentaire, âpre et nécessaire, de Cécile Allegra met au jour la mécanique de destruction massive que représente le viol : en déshumanisant les victimes, il vise la dislocation de la société en territoires étanches et ennemis. Seuls bémols : la dimension un poil égotique du commentaire (« Personne n’avait encore réussi à le faire émerger ») et la référence obsolète à la condamnation du Congolais Bemba par la CPI. Il a été relaxé en juin dernier des accusations de crimes de guerre.