Les oeuvres vives

France 3
Journal au bord de l'eau
04/09/18 ~ 00:05 - 01:00

Sur le chantier naval de Port Lavigne, à Bouguenais, au bord de la Loire, où il répare le bateau sur lequel il vit avec sa fille en garde alternée, Bertrand Latouche partage sa vie avec une petite communauté d'habitants. Ceux-ci oeuvrent à la restauration de leurs bateaux et à l'accomplissement de leurs rêves. Ils se livrent à Bertrand Latouche et racontent leur quotidien, fait de beaucoup d'enthousiasme, mais aussi de doutes. Ces personnes ont pour point commun de vouloir donner un sens à leur vie, en s'interrogeant sur elles-mêmes mais aussi leur environnement, leurs aspirations et leurs attentes. Critique : Ils sont là, comme échoués sur le rebord du monde. Réfugiés, souvent au terme de ruptures professionnelles ou familiales, sur ce chantier naval où ils restaurent leurs coques. Sur ce site improbable, bercé par le bruit de la Loire et hérissé des silhouettes des bateaux sur cales, Bertrand Latouche, le réalisateur, Jean-Luc, Claudine, Jean-Yves et Christian se sont liés d’amitié. Par petites touches impressionnistes, qui émaillent le récit de leur quotidien, ils racontent leurs parcours, leurs changements de cap, leur hargne à se maintenir au-dessus de la ligne de flottaison, leurs doutes, leurs rêves de liberté. Revêtant la forme d’une lettre à sa fille Romane qui vient d’avoir 16 ans et partage, en alternance, la vie du réalisateur, le film est avant tout la peinture d’une communauté de « grignoteurs de normes », rétifs au prêt-à-penser, à la ligne droite, disciples de la tangente et de la singularité. De scènes de tablées joyeuses décortiquant la notion de marge en séquences de travail acharné sur les œuvres vives (la partie immergée de la coque), de plans de rêveries solitaires face au fleuve en confidences lucides, le documentaire dessine la géographie d’un monde en dehors du monde, chaleureux, solidaire. Baigné d’une douce lumière dorée, porté par l’épatante bande-son écrite par Jean-Luc, le film est aussi une méditation nonchalante sur le temps qui passe, ce que l’on choisit de faire du temps présent. Solaire, profonde, poétique, cette ode emballante aux champs de tous les possibles se teinte aussi d’humour surréaliste quand les amis, pourtant à sec, se piquent d’écouter la météo marine ou qu’ils commentent, enflammés comme de vieux loups de mer, le Robinson Crusoé de Buñuel lors d’un visionnage nocturne. ­Un appel à larguer les amarres qui fait un bien fou.