Au revoir là-haut

Canal+
16/11/18 ~ 09:55 - 11:49

Albert Maillard et Edouard Péricourt, deux vétérans de la Grande Guerre, se retrouvent désemparés après l’armistice. C'est la misère et le chômage pour l’un, le trauma et la douleur des gueules cassées pour l’autre. Le prolo intrépide Albert et l’aristo défiguré Edouard sont liés à jamais (le second a perdu son visage en sauvant le premier).Ensemble, ils décident d'arnaquer les patriotes d'opérette en prétendant vendre des monuments aux morts dessinés par Edouard. Celui tente de dépasser son infirmité via des prothèses de sa fabrication. De son côté, l’ex-capitaine Pradelle, veut se faire de l'argent, avec l’aval de l’état, sur le commerce de cercueils vides censés contenir les dépouilles de soldats disparus rendues à leurs familles... Critique : Pour Albert Dupontel, l’adaptation d’Au revoir là-haut constituait un pari risqué. Question de budget, d’abord : la reconstitution de la Première Guerre mondiale puis des Années folles est, en terme de logistique, sans commune mesure avec les comédies contemporaines réalisées jusqu’alors par l’auteur de Bernie. Question de sujet, ensuite : comment l’acteur-réalisateur, créateur de scénarios originaux, allait-il se débrouiller avec les mots, l’imagination foisonnante d’un autre ? Paris risqué mais gagné. Il n’y a qu’une scène de combat, mais c’est l’une des plus impressionnantes jamais vues sur les tranchées. La richesse et la beauté des décors et des costumes ne figent jamais le film. Et Dupontel réussit à être fidèle à l’esprit — et souvent à la lettre — du livre de Pierre Lemaître, tout en l’incorporant à son propre univers. Les grandes lignes du très touffu Prix Goncourt 2013 sont condensées dans un récit qui file à la vitesse d’une balle. Un vrai roman-feuilleton, avec ses héros brisés qui tentent de se reconstruire, son salaud que l’on adore haïr (le très suave Laurent Lafitte) et ses nombreux personnages secondaires très typés (dont un drôle de rond-de-cuir incorruptible, incarné avec fantaisie par Michel Vuillermoz)… Juste avant l’armistice, deux poilus sont blessés lors d’une dernière offensive inutile. Albert, modeste comptable (Dupontel lui-même, dans son registre lunaire et maladroit), s’en sort avec des égratignures après avoir été enterré vivant. Edouard, fils rebelle de bonne famille, est, lui, défiguré ­(Nahuel Pérez Biscayart, le héros de 120 Battements par minute, est génial dans ce rôle quasi muet : toute la palette des sentiments passe par son regard). Après l’armistice, le premier, désormais chômeur, fait croire à la mort du second et organise avec lui une arnaque juteuse : les deux complices se font payer très cher pour concevoir des monuments aux morts qui ne seront jamais construits. L’anarchiste Dupontel s’en donne à cœur joie pour dénoncer les ravages du patriotisme et le cynisme des puissants : grand moment du film, une séquence de fête décadente dans un hôtel de luxe tourne au jeu de massacre antibourgeois. Sa virulence politique est indissociable, comme toujours, d’une profonde tendresse pour les marginaux. Le cinéaste aime le burlesque mais n’a pas peur du mélo : il réussit à rendre très émouvantes des scènes qui, sur le papier, avaient tout pour être ridicules. Les couleurs sépia, une certaine tendance au pittoresque dans l’évocation du Paris populaire font, parfois, redouter un excès de joliesse — le Jean-Pierre Jeunet d’Un long dimanche de fiançailles n’est pas loin. Mais Albert Dupontel parvient toujours à équilibrer l’eau de rose et le vitriol. Avec, en prime, de formidables trouvailles visuelles : à travers la collection de masques portés par Edouard pour cacher sa gueule cassée, tout l’art moderne et la culture populaire du début du XXe siècle défilent…
 
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